Aujourd’hui c’est une newsletter un peu spéciale que je vous propose. Une qui me tient particulièrement à cœur.
Plus jeune, pour moi la science était trop compliquée et inatteignable. Peut-être à cause des biais et des stéréotypes que j’avais absorbés, peut-être à cause de mon caractère ou de mon attrait vers d’autres sujets plus littéraires. Peut-être les trois en même temps.
Depuis quelques années, je vois les choses différemment.
En 2024, pour clôturer ma formation de rédactrice web, j’ai dû écrire un article scientifique. Il est très court, mais pour le rédiger, j’ai parcouru plusieurs études, fait des cartes mentales, dessiné pour essayer de comprendre. Ce que je lisais ressemblait à une langue étrangère la plupart du temps. Et pourtant, j’ai réussi à relier certains éléments et à en faire un article.
Tout ça pour vous dire que mon métier est génial. Il me fait aller au-delà des limites que je m’étais imposées.
Et surtout, il me permet de rencontrer des personnes passionnées et passionnantes.
Au fil de ces rencontres, j’ai discuté avec Sarah Lion en début d’année. Elle travaille dans la réalité augmentée et virtuelle. D’ailleurs, elle souhaite utiliser ses compétences pour le milieu culturel. À bonne entendeuse ou bon entendeur !
Grâce à elle, j’ai pu m’entretenir fin mars avec Julie Batut, directrice de recherche au CNRS de Toulouse.
De cet entretien est né ce numéro de newsletter.
Julie fait partie de ces personnes qui contribuent à rendre visibles les femmes scientifiques. Elle a relu ce texte et m’a apporté quelques éclairages précieux. Je la remercie pour le temps qu’elle m’a accordé.
Julie Batut, biologiste utilisant les mathématiques et l’informatique
Julie Batut dirige une équipe au sein du Centre de Biologie Intégrative de Toulouse. Ce dernier relève de la tutelle du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et de l’Université de Toulouse (UT).
Elle est biologiste et utilise des outils mathématiques et informatiques.
Elle travaille sur la modélisation des organes olfactifs à partir d’embryons de poissons zèbres. L’organe olfactif se développe en moins de deux jours. Sa transparence facilite son étude :
Pour Julie Batut, la recherche est multidimensionnelle. Les mathématiques et la biologie ne s’opposent pas : elles se complètent. Les mathématiques permettent de structurer, d’ancrer, de comprendre. Et en plus, ce qu’elle adore c’est aider à vulgariser la science.
Pourquoi rendre visibles les femmes scientifiques ?
Aujourd’hui, environ 4 % des prix Nobel scientifiques (médecine, physique, chimie) ont été attribués à des femmes. 4 %, c’est peu.
Julie me dit une phrase qui m’a marquée :
« Pour rééquilibrer, il faudrait nommer que des femmes scientifiques pendant plusieurs années. » Ça vous choque ? Pourtant, c’est exactement ce que l’on fait, mais avec les hommes. La chercheuse ne souhaite pas mettre en difficulté les jeunes chercheurs, soyons bien claires. Mais c’est une réalité.
D’ailleurs, l’association Femmes & Sciences travaille à rendre visibles les femmes scientifiques et techniques. Cette association, créée en 2000, comprend aujourd’hui environ 600 membres. Julie m’en parle car elle en fait partie.
Pourquoi rendre visibles les chercheuses d’hier et aujourd’hui ? :
Pour rappeler que les femmes scientifiques ont toujours existé.
Pour redonner leur place à celles qui ont été oubliées.
Pour montrer qu’elles ont contribué aux grandes avancées scientifiques et techniques, autant que leurs confrères.
Et aussi pour créer des rôles modèles pour les nouvelles générations.
L’effet Matilda : quand les femmes disparaissent de l’histoire
Julie Batut a un principe : dès qu’elle cite un homme scientifique, elle cite aussi une femme scientifique. Et inversement. Elle encourage, d’ailleurs, ses collaboratrices et collaborateurs à faire de même.
C’est dans ce contexte qu’elle me parle de l’effet Matilda et de l’effet Matthieu pour équilibrer.
C’est quoi l’effet Matilda ?
L’effet Matilda désigne un phénomène simple : le déni ou la minimisation récurrente de la contribution de femmes scientifiques à la recherche, leur travail étant souvent attribué à leurs collègues masculins.
Le terme a été proposé par Margaret W. Rossiter, historienne des sciences.
À part Marie Curie, pourriez-vous citer deux chercheuses ?
Julie me donne deux exemples concrets d’invisibilisation :
Marthe Gautier a joué un rôle clé dans la découverte de la trisomie 21 en identifiant la présence d’un chromosome supplémentaire. Pourtant, c’est Jérôme Lejeune qui a été mis en avant.
Rosalind Franklin, quant à elle, a produit le « cliché 51 », qui a permis de comprendre la structure en double hélice de l’ADN. Ce travail a été utilisé par Wilkins, Watson et Crick, des chercheurs qui n’ont pas voulu reconnaître le travail de Rosalind Franklin.
Dans les deux cas, la contribution des deux femmes a été minimisée, voire effacée.
C’est ça, l’effet Matilda.
Mettre en lumière les chercheuses
Sarah Lion, qui m’a présenté Julie, a travaillé sur l’effet Matilda dans le cadre d’une exposition en 2020. Celle-ci a été portée notamment par le CNRS de Toulouse, la ville de Toulouse, le Quai des savoirs et l’association Femmes & Sciences. Plus récemment, cette même association, avec la Ville de Paris et la Société d’exploitation de la Tour Eiffel, a contribué à l’inscription de 72 noms de femmes scientifiques sur la Tour Eiffel le 26 janvier 2026.
L’effet Matthieu, quand la reconnaissance se cumule
Et cet effet Matthieu, alors ? Il est décrit par le sociologue Robert King Merton.
Il désigne un phénomène d’accumulation : plus une personne ou une institution est reconnue, plus elle gagne en visibilité et en crédibilité.
À l’inverse, celles et ceux qui sont moins visibles le deviennent encore moins.
Ce mécanisme renforce les inégalités existantes, notamment entre hommes et femmes dans la recherche.
Des exemples concrets de sexisme dans la recherche
Valéria Médina, qui travaille aussi au CNRS de Toulouse, a contribué à mettre en lumière une scientifique trans dans la mise à jour de l’exposition Matilda de 2024. Une femme qui a, donc, vécu l’invisibilisation après sa transition.
Elle s’appelle Danielle Bunten Berry. Elle est conceptrice et programmeuse de jeux vidéo, et a créé M.U.L.E. en 1983. Ce jeu fait partie des pionniers du multijoueur et multijoueuse et de la simulation.
Ben A. Barres, neurobiologiste, que Julie me cite également, a, quant à lui, témoigné des conséquences positives de sa transition sur sa carrière. Avant ses recherches étaient remises en question. Après sa transition, ses collègues le perçoivent différemment. Sa parole est prise au sérieux.
Pour exemple, après un séminaire, un confrère, qui n’était pas au courant de sa transition, dira :
« Ben Barres gave a great seminar today, but then his work is much better than his sister’s. »
(« Ben Barres a donné un grand séminaire aujourd’hui ; son travail est bien meilleur que celui de sa sœur. »)
Tout est dit, non ?
La science est un travail collectif
La recherche scientifique n’est pas une aventure solitaire. C’est un travail d’équipe.
Des femmes, des hommes, des personnes non binaires très certainement aussi… Et parmi elles, des personnes handicapées également.
Pour Julie Batut, on ne travaille pas pour soi, mais pour la société.
Et ça résonne particulièrement avec mon métier. Peu importe notre activité, d’ailleurs, nous faisons société.
La manière dont nous travaillons, dont nous écrivons, dont nous transmettons à des conséquences sur autrui et le vivant en général.
→ Découvrez mon travail sur mon site Les sens et l’écrit et sur mon compte LinkedIn
🌿 Et en parlant de vivant… Je pense à Cécile Ménard, facilitatrice et membre du Gang Flamboyantes et entrepreneuses dont je fais partie aussi. Elle propose des expériences collectives en entreprise, de cohésion d’équipe autour de la biodiversité.
Si le sujet vous intrigue, je vous invite à aller voir ce qu’elle propose ou en discuter avec elle.
Ma lecture de mars
Je voulais aussi vous partager une lecture qui m’a profondément marquée. Elle parle aussi d’invisibilisation des femmes, de leurs douleurs, de la violence à leur égard.
Mon vrai nom est Élisabeth d’Adèle Yon m’avait déjà beaucoup remuée sur ces questions mais d’un temps qu’on se dit révolu. Sortir de la maison hantée, de Pauline Chanu montre le contraire.
Dans son essai, l’autrice analyse l’histoire de l’hystérie, depuis son apparition jusqu’à aujourd’hui.
Elle montre comment ce concept a servi, pendant des siècles, à discréditer la parole des femmes et à masquer les violences faites contre nous.
L’hystérie est un alibi. Un moyen de ne pas voir. Un moyen de ne pas entendre. Et aujourd’hui encore, ces mécanismes persistent.
La lecture est fluide, accessible et passionnante malgré la violence des faits décrits.
Alerte avant lecture : ce livre aborde des sujets liés à la santé mentale, au suicide, aux violences sexuelles et sexistes.
Pour en savoir plus je vous conseille aussi ces podcasts :
En a-t-on vraiment fini avec l’hystérie ? Encore Heureux ! Camille Teste reçoit Pauline Chanu.
Les fantômes de l’hystérie - Histoire d’une parole confisquée. France culture, par Pauline Chanu
Sylvia Plath (1932-1963), la vie comme un mauvais rêve. France Culture, par Annabelle Brouard et Pauline Chanu.
Féminicides, la guerre mondiale contre les femmes. France culture, par Pauline Chanu.
Je serais vraiment curieuse d’avoir votre retour sur cette newsletter.
Est-ce que vous connaissiez l’effet Matilda ?
Et est-ce que vous arrivez à citer plusieurs femmes scientifiques aujourd’hui ? À votre avis qui a inventé le WIFI ? Un homme ou une femme ?
À très vite,
Béatrice Schaller-Le Leu
Rédactrice inclusive et fondatrice de Les sens et l’écrit
PS. Avec Nathalie Ménard, on a lancé le 16 avril une offre commune.
La boîte à facettes de la com : la fusion entre nos boîtes à outils respectives avec une boule à facettes pour faire briller votre communication sous tous ses angles.
Vous voulez en savoir plus ? Échangeons.
Pour aller plus loin :
L’Effet Matilda, ou les oubliées de la science, Radio France
Cliché 51, wikipédia
Danielle Bunten Berry, wikipédia
Ben Barres, wikipédia
The autobiography of a transgender scientist, Ben Barres
Rendons leur place aux femmes scientifiques ! CNRS, 5 mars 2026
Un hommage aux femmes de sciences sur la Tour Eiffel, Femmes & Sciences, 26 janvier 2026


